Des sarcophages mérovingiens
à Douces

Site découvert et fouillé par l'archéologue
Mr Michel Cousin


 

 

 

 

 

 





Les archéologues aidés par les Compagnons du devoir, ont retrouvé les gestes ancestraux des fabricants de sarcophages.

La mer des faluns n'a pas fini de nous réserver des surprises. Dans une vaste carrière souterraine de Douces, à Doué-la-Fontaine, des archéologues ont découvert une étonnante fabrique de sarcophages datant de l'époque mérovingienne. Associés aux recherches, les compagnons du devoir tailleurs de pierre ont même reconstitué l'outil et les gestes en vigueur au Ve siècle.

Sous la terre de la plaine douessine, on peut apprendre l'histoire
de la mer des faluns vieille de dix millions d'années. Les coquil-
lages, les dents de requins, les vestiges d'animaux préhistoriques
se lisent dans la pierre coquillière friable qui a fait,pendant des
siècles, le bonheur des carriers avant que les propriétaires n'y
mettent leurs bouteilles au frais. C'est là, dans l'univers souterrain
qui s'ouvre presque à chaque pas dans le hameau de Douces,
près de Doué-Ia-Fontaine, que les archéologues ont découvert
les traces laissées par nos ancêtres mérovingiens. Elles sont d'au-
tant plus captivantes que l'on connaît mal cette période de l'his-
toire des hommes,alors que l'ère gallo-romaine, paradoxalement, nous a déjà livré beau-coup de ses secrets. Il fallait donc que le chercheur archéologue soit aussi un peu spé- léologue pour descendre à l'aven-ture dans les anciennes galeries souterraines qui abon- dent sous le sol angevin. Michel Cousin, responsable des fouilles dans ce hameau au sud-est de Doué, est familier de la spéléo autant que de la truelle, puis de la brosse à dents de l'archéologie. Depuis quatre ans, il met la lumière sur l'ombre des caves, révélant l'exis- tence, sur environ un hectare de cette terre du Miocène creusant ses galeries au lieu-dit de la Seigneurie, d'une fabrique de sarcophages des Ve et VIe siècles. Presque à l'état où nos ancêtres l'ont laissée aux suivants. Unique en France, le site archéologique a été visité cet été à l'occasion de journées portes ouvertes.

35.000 SARCOPHAGES

Au sud de la Loire angevine, le Miocène affleure sous forme de sables coquilliers - le fameux falun - dans des gisements disséminés et souvent de petites dimensions. Cette terre friable a justifié de nombreuses carrières, souvent utilisées à des fins agricoles. Mais autour de l'agglomération de Doué-la-Fontaine, les faluns prennent une extension im- portante (8 kilomètres de long sur 2 km de large) et présentent des zones à roche co- hérente. C'est précisément ce caractère qui a été mis à profit en vue de l'extraction des sarcophages, puis de pierres de taille, et de pierres à chaux. Tel est le champ d'explora-tion de Michel Cousin, autorisé à fouiller le site de Douces par la Direction Régionale des Affaires Culturelles, qui finance une partie de l'opération. Car chaque été, depuis 1991, il faut nourrir et héberger une trentaine d'étudiants et de jeunes bénévoles de tous horizons qui s'enfouissent sous la terre de Douces, truelles et seaux en mains, pour pister plus d'un millénaire d'histoire souterraine.

 

 

 

 

 

 

 



Le falun de Doué permet une conservation qui fait le bonheur des archéologues.


" Trois modes d'exploitation, explique Michel Cousin, ont été recensés dans les dépôts faluniens de Doué-la-Fontaine : par piliers tournés, par puits et chambres, par tranchées et chambres. Deux carrières utilisant le procédé des piliers tournés sont connues à ce jour : celle de la Chapelle ( sous la motte caro-lingienne) et celle de la Seigneurie. " C'est cette dernière carrière, dont la gueule sombre s'ouvre dans la cour d'une propriété, qui a été prospectée, à l'emplacement de la maison seigneuriale appelée " La Cour de Douces ". Le résultat des fouilles est largement à la hauteur des espérances: cette très ancienne carrière, découverte lors d'une prospection, et uniquement connue des gens du voisinage, va révéler après une exploration systématique un réseau impressionnant de quatre zones sous-cavées qui s'étendent sur une surface estimée approximativement à un hectare.
Mais ces différents groupes de cavités, désolidarisées entre elles par des effondrements, appartiennent au même ensemble. Le plus étonnant est cette ancienne carrière d'extraction de sarcophages.

" En fait, nous explique Michel Cousin, l'occupation du site commence à l'époque mérovingienne, et se poursuit jusqu'à l'époque moderne. Nous avons pu identifier l'activité des premiers occupants: une pré-industrie du sarcophage, dont la production est estimée à environ 35.000. " L'affaire n'a pas été éclaircie aussi facilement. Si ces vastes salles ressemblent aujourd'hui à on ne sait quelle cathédrale souterraine aux lueurs jaunes, c'est armée de truelles et de simples seaux que l'escouade d'archéologues bénévoles a déblayé le terrain, puis gratté minutieusement les parois pour découvrir ces entailles significatives, et ces grandes boîtes de pierre creuse destinées aux sépultures. L'état de conservation du site, épargné par les habituels outrages subis à la surface, est tel qu'il entraîne aussitôt l'imagination à la façon d'un décor de Jules Verne ou d'Edgar Jacobs. Comme si les carriers de l'an mille avaient abandonné leur chantier la veille.
Il a pourtant fallu se coltiner des kilos de déblais pour offrir ce spectacle de l'histoire. L'archéologue doit savoir manier aussi bien ses muscles que sa cervelle.


UN FRAGMENT DE CIVILISATION EN TROIS DIMENSIONS

" Nous avons retrouvé toutes les traces d'enlèvement des sarcophages, dont on voit un peu partout les formes trapézoïdales, des blocs entiers qui ont été détachés de la masse, qui ont été abandonnés sur place parce qu'ils avaient un ou plusieurs défauts. Il a fallu gratter avec circonspection pour comprendre la stratigraphie des remblaiements, des déchets occasionnés par la taille de la pierre dans la carrière, et retracer enfin la vie de nos carriers à l'époque mérovingienne. "

 

 

 

 

 

 

 

 



Vue d'ensemble de la cavité (XIXe siècle où a été effectuée la reconstitution de l'extraction des sarcophages.

Quels sont les éléments qui ont permis aux archéologues de dater ainsi cette carrière de falun ? " Les sarcophages eux-mêmes, répond Michel Cousin, car je suis en relation avec mes confrères de surface, ceux qui fouillent à Angers et ailleurs et qui trouvent des sépultures en parvenant à les dater précisément. Ils obtiennent des réponses souvent par le matériel archéologique trouvé dans les sépultures. Ceci dit, j'ai davantage d'informations encore, parce que j'ai sous les yeux le lieu de fabrication. "

 

 

 

 

 

 


L'archéologie réclame aussi des muscles !

Le chercheur de Douces est d'autant plus heureux de sa trouvaille que l'ère mérovingienne, précisément, est celle qui recèle encore le plus de mystère. " Il ne nous reste presque plus de traces de cette civilisation qui était, en règle générale, une civilisation liée au bois: les gens habitaient dans les clairières des forêt, omniprésentes, et construisaient en bois. Mais au fond de cette carrière souterraine, nous avons la chance d'admirer un aspect de cette civilisation en trois dimension. Nous avons le sol, les plafonds et les parois, qui déterminent le volume d'une carrière mérovingienne. Ces galeries ont fossilisé tous les déchets de taille où nous avons retrouvé du matériel archéologique: morceaux de céramiques accompagnés de charbon de bois. Nous avons eu la possibilité d'obtenir une datation au Carbone I4 qui nous a donné une fourchette entre le Ve et le VIe siècle. Cela nous confirme que ces carrières étaient bel et bien utilisées à l'époque mérovingienne. Très probablement, elles étaient également en vigueur au-delà de cette époque. "
Le chercheur estime que cette carrière n'a été délaissée qu'aux abords de l'an mille. " La fabrication des sarcophages a été probablement abandonnée parce qu'on entrait alors dans une ère d'insécurité avec les invasions normandes. . . "













Elévation de la cuve avec un système de levage étudié.


UN REFUGE CONTRE LES ENVAHISSEURS

Tous les spécialistes du milieu troglodytique angevin savent que les périodes de troubles - crises, intempéries, invasions, guerres civiles - se sont traduites dans cette partie caverneuse de l'Anjou par une stratégie de l'enterrement. Au lieu de creuser les tombes de pierre dans la carrière de Douces, les habitants se sont eux-mêmes enterrés vivants pour survivre aux raids meurtriers des vikings. De la carrière, le monde souterrain est devenu refuge.
L'archéologue angevin s'appuie sur un texte du douzième siècle relatant les évé-nements du IXe siècle: " On y apprend que les gens de Saint-Hilaire-Saint-Florent, près de Saumur, sont venus se réfugier lors des invasions normande dans les grandes caves de Doué-la-Fontaine. A ce moment-là, il n 'y avait que les carrières souterraines de sarcophages qui existaient ici. Et certainement celle-ci, à Douces. Beaucoup de souterrains ont été aménagés à cette époque. "
Les signes d'un recours à l'habitat souterrain se lisent notamment sur la voûte des cavernes percée de trous à l'apparence étrange: des chatières verticales destinées à permettre le passage aux troglodytes, qui aboutissaient ainsi à une galerie remontant en surface, soit dans une habitation, soit dans un taillis en pleine forêt. Ni vu, ni connu! Dans ces galeries-refuges, on trouve également des silos à céréales et des systèmes de fermeture originaux. Tels ces rondins coulissant dans une encoche creusée dans le roc que les travailleurs du chantier ont reconstituée. La galerie était précédée d'un coude à angle droit, ce qui empêchait les assaillants éventuels d'utiliser un bélier pour défoncer la porte. La carrière de sarcophages devint alors un abri pour la défense passive.
" Le milieu souterrain est un champ extraordinaire d'investigation historiques, poursuit Michel Cousin. En archéologie, la période mérovingienne est vraiment la lacune. Nous avons peu de traces en surface. Alors que nous n'avons même plus besoin maintenant de fouiller une villa romaine, qu'on peut presque dater à partir d'une vue aérienne. "
A Douces, ce sont les entrailles de la terre qui livrent les secrets de la vie quotidienne de nos ancêtres. Sans doute que ce n'est pas grand chose, mais pour un chercheur, c'est déjà beaucoup. Savoir comment on travaille, comment on s'organise, comment on s'habille chez les Mérovingiens. Michel Cousin et son équipe en ont maintenant quelques lumières.

" NON, AU MOYEN-AGE, ON N'ÉTAIT PAS SI PETIT! "

" C'est ce qu'on appelle de la "petite histoire ", mais cela n'est
pas rien pour une période si mal connue, de savoir comment
les gens vivaient dans leurs villages. Il faut imaginer des forêts
partout, des villages installés dans des clairières. Contraire-
ment à ce que l'on croit, les ancêtres du Ve siècle n'étaient
pas tout petits. La dimension des sarcophages de la carrière
de Douces suffit à prouver le contraire. On en trouve qui pré-
sentent un volume de 1,80 mètre quand même! Nous avons
notamment découvert des sarcophages hors normes, avec l'
extrémité cassée pour rallonger la cuve et pouvoir loger un in-
dividu encore plus grand. . . L'archéologue départemental,
qui fouille beaucoup de cimetières de la période médiévale,
confirme cette donnée. "
La lecture archéologique - notamment ces fosses ovoïdes qui
permettaient le stockage prolongé des céréales - est facilitée
par le milieu falunien qui favorise un excellent état de conser-
vation.
" Quand nous avons dégagé les déchets de taille, la pierre est restée de cette belle couleur jaune du falun, avec cet aspect agréable qu'on retrouve partout dans les galeries. Quand on songe que cette roche a près de dix millions d'années, cela donne le vertige! Dans la région de Doué-la-Fontaine, surtout, où le dépôt de l'ancienne mer des faluns a une épaisseur qui varie entre 15 et 23 mètres! Ici, à Douces, le banc pour extraire les sarcophages a été utilisé sur 3,50 m, voire 4 m. On se trouve à peu près entre .six et dix mètres de profondeur par rapport à la surface, ce qui est peu important. "


LE COMPAGNON RETROUVE LE GESTE MÉROVINGIEN AVEC L'OUTIL DE L'ÉPOQUE

Les chercheurs ont découvert dans les déchets de taille des morceaux de céramique, des débris de vases et de poteries qui, pour certains, servaient à cuisiner. " Certaines cérami- ques ont été ébréchées, le col ayantcassé lors de la cuisson. Au lieu de les jeter, le carrier mérovingien lesutilisait pour transporter des tisons à l'intérieur de la carrière. Ce qui nous donne à penser que ces tisons servaient à alimenter un foyerde forge. La pierre est un matériau assez abrasif, et les outils devaient être rebattus à la fin de la journée de travail. Il faut imaginer une petite forge, de style africain, avec quelques cailloux et un petit foyer pour retaper les outils. " Michel Cousin pense qu' il n' existe pas d'équivalent à cette car- rière mérovingienne dans le pays, surtout dans cet exceptionnel étatde conservation.
" Il est également intéressant de noter qu'il y a eu une continuité dans l' occupation de ces galeries souterraines, ce qui a certainement contribué à la protection du site. Comme il est totalement sous-cavé, on l'atrès peu perturbé. D'autres secteurs ont été transformés en caves à vin . Mais dans l'enclos de la Seigneurie, la carrière a été protégée par l'absence de constructions. "
Afin de valider toutes les hypothèses émises sur l' archéologie de l' ancien carrier, le fouilleur des souterrains douessins s'est associé avec les Compagnons du Devoir tailleurs de pierre, notamment ceux de la Maison de Saumur. Des hommes de métier qui savent manier l'outil, et dont le concours s'avérera précieux. Ce sont en effet les Compagnons qui ont redécouvert l'outil utilisé à l'origine par nos ancêtres carriers: un pied à rocher, sorte de grand pic utilisé jusqu'au siècle dernier pour la pierre de construction. Les im-pacts visibles sur les sarcophages sont analogues à ceux qui marquent les pierres travail-lées avec ces pieds à rocher à la surprenante longévité. Du même coup, les Compagnons saumurois ont retrouvé le geste auguste du tailleur de sarcophage mérovingien, qui dispo-sait de plusieurs outils au pic plus ou moins long et effilé selon les opérations d'extraction et de finition du bloc à réaliser .
" Cet outil servait il y a un siècle dans les carrières, explique Olivier, dit " l' Angevin " . L'outil est adapté à la pierre, qui se dévide facilement. Pour l'extraction, il fallait faire des tranchées assez profondes, ( ce qui explique la longueur du pic) et utiliser le côté taillant pour dresser les faces. Il est intéressant de se remettre en main un outil qui n'est plus uti-lisé de nos jours. On s'aperçoit que finalement, les coups que nous avons donnés à la pierre correspondent absolument à l'empreinte laissée dans celle des sarcophages méro-vingiens. "
L'archéologue et le travailleur manuel étaient alliés depuis longtemps. Dans la carrière de Douces, on a enrichi l'alliance encore davantage. Et quel résultat! .

Michel Pateau article/ Photos Pascal Girault/ Magazine L'Anjou

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